LOT 23
2 000 / 4 000 €
Vendu 2 470 €
(Commissions d'achat incluses)
Joseph Lacasse (1894-1975)
Étude de débardeur, 1913
Huile sur toile signée, titrée et datée en bas à droite
60 x 40 cm
“Joseph Lacasse, pionnier perdu. Il arrive, une fois tous les vingt ou trente ans, qu’un peintre oublié, soudain promis à la lumière du jour, bouleverse l’idée qu’on s’est faite de toute une période de la création artistique. Tel a été l’effet de la redécouverte, dans les années 60, d’Egon Schiele : ce qu’il a peint à la veille de la première guerre mondiale, relègue les chefs d’œuvres de Picasso ou de Matisse à un rang plus modeste, et prouve que Paris n’était pas la seule capitale de la sensibilité car à Vienne se préparaient des révolutions autrement confondantes. Dans le domaine français, on a vu un autre cas, il y a une quinzaine d’années : juste après sa mort, distraitement annoncée, on s’est aperçu que Léopold Survage avait été un des novateurs les plus spontanés et les plus équilibrés de son temps. Aujourd’hui, nous devons nous pencher sur le cas de Joseph Lacasse (1894-1975), tout aussi digne de secouer les hiérarchies et les lieux communs.
Ce n’est pas que ce peintre soit passé tout à fait inaperçu. Chez lui en Belgique, puis à Paris où il est mort, ses expositions n’ont pas manqué. Son œuvre a fait l’objet d’un gros volume dans une maison d’édition prestigieuse, le Fonds mercator, et des écrivains comme Roger Bordier, Michel Seuphor, Henry Poulaille n’ont pas hésité à dire de lui le plus grand bien. Quelques musées importants lui ont fait une place. Mais l’ensemble de ces marques d’intérêt sont demeurées dans l’ombre, de sorte que quelques dizaines de spécialistes mis à part, le public ne sait rien de son œuvre.
On a affaire à un véritable génie, dès 1910. Connaît-il le cubisme ? En tout cas, il est cubiste par instinct et s’y montre, à quinze et seize ans, un peintre d’une extraordinaire maîtrise. De plus, il sait traduire, dans sa série des « cailloux », les couleurs de schiste et de charbon, si particulières au Borinage voisin de son enfance. En vérité, il ne s’agit pas d’une variante du cubisme, mais d’une sorte de cubisme abstrait, où l’objet disséqué se trouve redéfini, à mi-chemin de l’abstraction et de la figuration. Quant aux personnages qu’il peint, en ces années qui précèdent sa vingtaine, ils sont tout à la fois réels, stylisés et comme dépliés selon des lois géométriques qui se rapprochent, alors qu’il ne saurait les connaître, de Boccioni et de Balla. Comme si cette prodigieuse illumination ne suffisait pas, on trouve dans les œuvres de la même époque des stridences, des gesticulations et des épanchements qu’on doit comparer à ceux de Kandinsky. La main est libre de ne pas suivre les intentions de l’esprit. Mais l’élan vital reste le premier moteur : Joseph Lacasse n’a cure des mots d’ordre, des écoles, des manifestes. Sans doute est-ce là son infortune : s’il devine tous les aspects de l’art de la redéfinition, au moment où l’art moderne va affirmer se volontés de métamorphoses, Joseph Lacasse ne se lie avec personne. Il n’est pas un homme de croisade : Il réinvente l’essentiel pour son propre plaisir et ne signe aucune pétition tapageuse. Il lui manquait aussi de trouver quelque défenseur de grande classe. Il restera toujours, en dépit d’amitiés occasionnelles, un isolé.
Il vient bientôt à l’image et au jeu des formes qui se conjuguent dans la rigueur de l’abstraction la plus vivace et la plus remuante. Il ne fait pas partie du surréalisme mais il a, avant lui, chanté les rencontres les plus audacieuses des formes, des volumes, des courbes, des couleurs. A partir de la trentaine, son itinéraire se confond avec celui de toutes les innovations et de toutes les conquêtes de notre temps. En cherchant bien, on peut lui découvrir des affinités avec la plupart des peintres qui comptent, dans cet enrichissement de notre vision. Il est évident, par exemple, qu’on peut le comparer à Nicolas de Staël. Il est son contemporain sans jamais être son imitateur. De même, certaines toiles sont, à première vue, assez comparables à celles de Serge Poliakoff. Il suffit d’un examen plus approfondi, pour comprendre qu’elles sont infiniment plus subtiles et plus savantes. Lequel des deux précède l’autre ? C’est un faux problème que celui-là, pour un artiste comme Joseph Lacasse : il ne cherche pas, il trouve.
Ci et là, on se dit qu’il fait un bout de chemin avec les abstraits géométriques. Aussitôt, on se rebiffe. On lui découvre alors une étrange luminosité, quelque chose d’essentiel et de convaincu, une certitude dans la facture, une dimension à peine visible, qui rendent ses œuvres incomparables, en dehors des nécessités du classement, voire de la chronologie. Mais l’unité, s’il a connu tant de phases et d’enthousiasmes presque contradictoires, qu’en fait-il ? Il n’est pas facile d’éviter ce piège. Le destin de Joseph Lacasse est d’avoir épousé les hantises et les découvertes de son siècle. Il s’y impose par une densité et une perfection exceptionnelles. Il n’est pas d’une avant-garde : il est d’une valeur durable. C’est ce qui le distingue des grands de son époque et lui donne une stature à part. Il serait inconcevable qu’on ne lui consacre bientôt une rétrospective fastueuse. C’est un grand à plusieurs visages, tous vrais, qui mérite d’épouser enfin son altitude et sa pureté. Voici, pour commencer, un avant-goût de cette réhabilitation inévitable.”
Alain Bosquet
Paris, septembre 1988
Rapport de condition
Encadrée



18 Place des Vosges, Paris 4