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Conte d’une nuit adriatique

« Du Graal pourtant le merveilleux mystère
À l’œil de nul mortel ne doit s’offrir »

Richard Wagner, Lohengrin, 1850

Il était une fois, au nord d’une mer pas si lointaine, une île aux nuits facétieuses(1) et aux verriers ingénieux.

Pour ne pas voir brûler sa ville, aux maisons et aux ponts de bois, le Sénat de la République voisine y exila, il y a fort fort longtemps, fondeurs et verriers. Les maîtres et les artisans vénitiens, mais aussi exilés byzantins ou dalmates (entre autres), s’y trouvèrent livrés à une émulation permanente et multiséculaire, devenant si supérieurement doués dans leur technique et leur art que très vite le Sénat – toujours lui – leur interdit de quitter le territoire, empêchant jusqu’aux tessons émiettés de leurs œuvres brisées d’en sortir.

Des dynasties de techniciens, d’artistes et de commerçants s’y créèrent et s’y maintinrent bien après la disparition du Sénat et de la République qui les avaient réunis. Bien qu’ils aient droit au port de l’épée, les chevaliers et princesses n’étaient que la métaphore de jeunes ouvriers prometteurs, aux épreuves nombreuses avant d’accéder au chef-d’œuvre… et pouvoir espérer la main de la fille du maître. C’est pourquoi de nos jours après huit longs siècles, concurrencés par d’autres foyers d’artisans (mais pas réduits au silence pour autant), leur excellence est toujours légendaire. Leurs œuvres brillent de tous leurs feux et réunissent des couleurs et des motifs d’une rare beauté.

Ici, nulle coupe de charpentier à dissimuler aux mortels ; sa modestie ne siérait point au juste orgueil de nos maîtres verriers. Mais tout à la fois le reflet d’une modernité renouvelée au fil des siècles et des casins, des palais et des jardins où Casanova succombait aux charmes des moniales vénitiennes. Ici, vases, amphores et pichet de Scarpa, Martinuzzi et Dino Martens marient tradition et modernité, couleur et texture d’une manière qui ne laisse aucun doute sur la fin de l’histoire : ils travaillèrent heureux et eurent beaucoup de chefs-d’œuvres…

 

1 Gianfranco Straparola, Le Piacevoli notti, Murano, 1550-1555 (Les Nuits facétieuses, voir aussi le film de 1966 qui en est librement inspiré). On y trouve entre autres les premiers contes de fées d’Occident et la première version connue de l’histoire dont Perrault tira Le Chat botté

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